En ces temps de confinement, je vous offre un petit extrait du Vent des LumiĂšres, mon premier roman historique. En 1778, ĂlĂ©onore s’embarque pour les AmĂ©riques, Ă bord d’un navire de commerce. La traversĂ©e, Ă l’Ă©poque dure entre 1 et 2 mois, en fonction des vents. Ă bord, une centaine d’hommes sur un bĂątiment d’une quarantaine de mĂštres de long. Bref, un confinement au grand air, mais confinement quand mĂȘme !
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Chapitre 7
Les amarres du Bordelais furent ramenĂ©es sur le pont par le dernier matelot montĂ© Ă bord. Le sifflet du maĂźtre dâĂ©quipage creva le silence, prĂ©cĂ©dant la voix forte du quartier-maĂźtre qui dirigeait la manĆuvre de dĂ©part.
â Tout le monde au guindeau !
Quarante paires de pieds nus passĂšrent en trombe devant ĂlĂ©onore, nichĂ©e derriĂšre un tas de cordages, pour aller Ă lâavant du bateau.
â ParĂ© Ă virer ! cria un matelot quand ils furent tous en place.
â Vire ! rĂ©pondit en Ă©cho la voix du quartier-maĂźtre.
Le cabestan, lentement, enroula la chaĂźne dâancre au rythme de la chanson de lâIrlandais qui donnait du cĆur Ă lâouvrage. Muette, ĂlĂ©onore enregistrait mentalement chaque mouvement des marins pour les appliquer Ă son tour au prochain port.
â Ă hisser les volants !
Lâordre du quartier-maĂźtre provoqua une nouvelle galopade de pieds nus sur le pont. En un instant, les filets se remplirent dâĂ©cureuils agiles qui montaient rapidement jusquâaux vergues. En bas, les autres avaient empoignĂ© les lourdes cordes. Les huniers montĂšrent, puis le foc majestueux, se dĂ©ployant comme un bel oiseau blanc qui prĂ©sente ses ailes au vent. Lentement, la flĂ»te Ă trois-mĂąts carrĂ©s du duc de Flogeac quitta alors les quais de PaimbĆuf pour sâengager dans le chenal de lâestuaire de la Loire.
Le mois de septembre 1778 venait de commencer.
Sur le pont, ĂlĂ©onore regardait lâavant-port sâĂ©loigner avec un pincement au cĆur. Elle demanda intĂ©rieurement pardon Ă tous ceux quâelle laissait derriĂšre elle, puis observa le bateau avec aviditĂ©, ne voulant rien perdre de son voyage.
Sur la dunette arriĂšre, le duc de Flogeac observait la manĆuvre, mains derriĂšre le dos, auprĂšs de M. de Guibourg, le capitaine en second qui donnait les ordres. Un peu aprĂšs le lever du soleil, ils quittĂšrent la Loire pour sâĂ©lancer vers lâAtlantique. ĂlĂ©onore exultait : la grande aventure commençait !
Elle se rĂ©vĂ©la, au fil des jours, ĂȘtre un excellent marin, apprenant volontiers ce quâelle ne savait pas, y compris les chansons paillardes et les jurons. Le rĂšglement les interdisait et punissait le contrevenant par des coups de cordes, mais on passait outre la punition, sinon lâĂ©quipage aurait eu le dos en sang en permanence. Les marins adoptĂšrent rapidement le nouveau matelot. ĂlĂ©onore, en elle-mĂȘme, se fĂ©licitait dâavoir choisi de sâembarquer. Quelle vie passionnante en comparaison de celle que lui promettait, Ă terre, sa condition de femme !
Les journĂ©es et les nuits sâĂ©tiraient au rythme des quarts de service, pendant lesquels se relayaient les deux bordĂ©es dâĂ©quipage. ĂlĂ©onore faisait partie du tribordais â lâĂ©quipe qui occupait le tribord pour dormir. Elle se levait au petit matin, vers six heures, pour laver le pont du navire avec sa bordĂ©e, ce qui permettait en mĂȘme temps Ă lâĂ©quipage de se laver les pieds, tous allant nu-pieds Ă©tĂ© comme hiver. Parfois, on poussait la toilette matinale plus loin et certains se rasaient mĂȘme avec le couteau bien aiguisĂ© quâils portaient Ă la ceinture.
Les joues imberbes dâĂlĂ©onore intriguaient dâailleurs plus dâun matelot et ce fut le sujet de conversation qui prima aux poulaines, lieux dâaisance â et donc de causette. ĂlĂ©onore sâintĂ©gra malgrĂ© tout facilement au reste des matelots qui la surnommaient affectueusement « le Petiot ».
AprĂšs la toilette, la cloche sonnait pour la priĂšre. ĂlĂ©onore sâĂ©tonnait de la piĂ©tĂ© de lâĂ©quipage qui Ă©coutait, sans un bruit, lâaumĂŽnier du bord perchĂ© sur le gaillard dâavant. Le dimanche, lâĂ©quipage avait mĂȘme le droit au sermon. Le dernier âamenâ prononcĂ©, on criait « vive le roi », hommage rendu avec dâautant plus dâamour quâil annonçait aussi le dĂ©jeuner. Chaque matelot recevait des biscuits et du cidre tiĂšde ; ĂlĂ©onore avait appris depuis longtemps Ă en apprĂ©cier la saveur Ăącre et piquante mais redonnait souvent ses pintes aux mousses, en Ă©change de quelques larcins de cuisine. Elle aurait donnĂ© cher pour avoir une tasse de ce cafĂ© que les officiers devaient sâoffrir !
Vers dix heures, ils dĂźnaient, pour souper vers quatre, dâune soupe assez Ă©paisse baptisĂ©e âmortierâ et dont la composition alliait semoule, seigle, riz, haricots et huile dâolive. Parfois, le coq1 la remplaçait par une soupe au lard, du bĆuf salĂ© ou de la morue assaisonnĂ©e. Le dimanche, ils avaient droit aux bas morceaux du veau ou du mouton tuĂ©s pour la table du capitaine.
Les matelots amĂ©lioraient souvent leur ordinaire en pĂȘchant â clandestinement, bien entendu : personne ne les obligeait Ă crier sur les toits le produit de leur pĂȘche ! Les bonites et autres dorades finissaient dans lâassiette des marins sans que lâĂ©crivain du bord2 en vĂźt la couleur.
Le matelot quâĂlĂ©onore prĂ©fĂ©rait Ă©tait Petit-Pierre. Il appartenait Ă la classe trĂšs prisĂ©e des gabiers, ceux qui manĆuvraient les voiles. Le souci majeur dâun capitaine Ă©tant de disposer du plus grand nombre possible de « vrais marins », les gabiers reprĂ©sentaient une sorte dâaristocratie parmi les gens de mer, car de leur habiletĂ© dĂ©pendait la capacitĂ© du bateau Ă manĆuvrer selon les ordres.
Petit-Pierre, bien quâaccusant cinquante-quatre ans, possĂ©dait une force extraordinaire et une agilitĂ© dâĂ©cureuil. Ses yeux gris perçaient le brouillard le plus dense et il commandait son groupe de gabiers avec une fermetĂ© sĂšche et sans bavures. Il semblait indĂ©racinable, tant il Ă©tait concentrĂ© sur tout ce quâil faisait et pourtant, la soif dâapprendre et la vivacitĂ© dâĂlĂ©onore le firent sâouvrir. Elle suivait le marin comme son ombre, apprenant Ă monter en quelques secondes en haut des mĂąts pour carguer les voiles ou bien abattre la voilure pour faire prendre le vent. Petit-Pierre, qui Ă©tait aussi instruit, lui dispensa son savoir avec gĂ©nĂ©rositĂ©. ĂlĂ©onore sâĂ©tait vite remĂ©morĂ© le nom des Ă©tais et des voiles et se plaisait Ă dire quâelle avait un sixiĂšme sens pour sentir les grains et les coups de vent.
Le duc de Flogeac pouvait ĂȘtre fier de sa nouvelle recrue, qui promettait de devenir un excellent marin. Lâarmateur le suivait parfois des yeux, Ă©tonnĂ© de le voir partout Ă la fois, connaissant tout le monde sur le bateau, y compris les officiers de maistrance et jusquâau capitaine en second quâil assaillait de questions sur la navigation et la façon dont il dĂ©terminait sa route. Cette curiositĂ© sans limites amusait Flogeac au plus haut point et il riait, voyant Guibourg sâempĂȘtrer dans des explications opaques qui ne devaient pas du tout satisfaire « le Petiot ».
â Ce garçon est fonciĂšrement Ă©tonnant, dĂ©clara-t-il Ă son second lorsque ce dernier rĂ©ussit enfin Ă se dĂ©barrasser dâĂlĂ©onore. Il veut tout apprendre.
â Il est surtout fatiguant ! rĂ©pondit Guibourg en sâĂ©pongeant le front. Heureusement quâils ne sont pas tous comme lui !
â Oui, dâailleurs cela me chiffonne, admit Flogeac en frottant son menton. Il mâa lâair bien cultivĂ© pour un matelot et pour quelquâun dâaussi jeune. Ce nâest pas courantâŠ
La nuit tomba sur le grand bateau, aprĂšs le souper, donnant le signe du changement de quart. La bordĂ©e remplacĂ©e descendit au tintement de la cloche. En attendant le sommeil, les marins chantaient et discutaient au son dâun fifre et dâun pipeau. Dans un coin, trois gabiers jouaient aux dĂ©s.
â Ils jouent leur ration de cidre de demain matin, confia Petit-Pierre. Parfois, ils jouent des pois, mais jamais dâargent.
â Pourquoi ?
â Le capitaine lâinterdit. Il dit que ça Ă©vite dâavoir des histoiresâŠ
Chaque marin se prĂ©parait Ă aller dormir, pendant que ceux qui Ă©taient de quart sâinstallaient Ă leur poste. Ă cause de la guerre, on ne laissait que quelques fanaux allumĂ©s. Le bateau sâenveloppait alors dans la nuit.
ĂlĂ©onore profita de sa solitude pour se rendre aux poulaines3 afin de satisfaire ses besoins naturels aussi discrĂštement que possible. En embarquant, elle nâavait pas vraiment rĂ©flĂ©chi Ă ces petits dĂ©tails, mais Ă force dâimagination, elle avait rĂ©ussi Ă se tirer dâaffaire sans Ă©veiller les soupçons. Elle se rĂ©fugia ensuite sur le beauprĂ© en imaginant ce que pouvait ĂȘtre lâAmĂ©rique. AprĂšs le couvre-feu, on nâentendait plus les marins, mais les bruits du bateau prenaient alors possession du silence. La lune sâĂ©tait levĂ©e ce soir-lĂ , aurĂ©olĂ©e dâun halo blanc, mais point dâĂ©toiles. Les nuages bruns qui tapissaient le ciel ne prĂ©sageaient rien de bon pour les jours Ă venir. ĂlĂ©onore frissonna et ramena sa couverture sur elle.
Elle rattacha les manches de sa chemise sur ses poignets et pensa Ă Matthieu, se demandant ce quâil Ă©tait devenu. Comment avait rĂ©agi Vincent en dĂ©couvrant sa fuite ? Le Bordelais avait dĂ©jĂ parcouru prĂšs de la moitiĂ© de la distance qui le sĂ©parait de New York. Ă ses moments perdus, ĂlĂ©onore restait sur la dunette arriĂšre, ou bien sur le beauprĂ©, oĂč la puanteur Ă©tait moins sensible. Depuis le dĂ©part, lâodeur des fermes des alentours de Lorient lui paraissait finalement plus supportable, que celle dĂ©gagĂ©e par la centaine dâhommes dâĂ©quipage peu ou jamais lavĂ©s, ajoutĂ©e Ă celle des bĂȘtes Ă poils et Ă plumes embarquĂ©es. PrĂšs du cabestan, le nez en lâair, elle regardait le vent gonfler les voiles du grand bateau et prenait un peu dâair pur.
Le Bordelais avait pris la route du nord et il faisait de plus en plus froid. Le soir, les matelots se rĂ©chauffaient en faisant de joyeuses veillĂ©es dans lâentrepont. ĂlĂ©onore participait sans rechigner Ă leurs libations, remerciant Ă chaque fois mentalement son pĂšre qui lâavait Ă©levĂ©e au cidre, comme tout paysan breton qui se respecte, mais qui lui avait appris aussi Ă boire. Elle sâarrangeait ainsi pour toujours ĂȘtre celui qui remplit le verre des autres, ce qui lui permettait « dâoublier » volontairement le sien⊠et de le faire durer plus longtemps. MĂȘme avec son teint de fille et sa silhouette menue, « le Petiot » avait ainsi acquis une rĂ©putation de bon camarade, tenait bien la chopine, tout en ayant un courage dâhomme, une sagesse de vieillard et la tĂȘte bien remplie.
1 Le cuisinier du bord (lâexpression est issue du nĂ©erlandais « kok » qui veut dire cuisinier, Ă lâĂ©poque oĂč la Hollande rĂ©gnait sur les mers).
2 LâĂ©crivain du bord est comptable, greffier, secrĂ©taire : il prend note de tout ce qui se passe sur le navire, afin de rendre des comptes au capitaine et aux armateurs (dĂ©penses, recettes, Ă©quipage, avariesâŠ).
3 Les toilettes ! Cette plate-forme situĂ©e Ă lâavant du bateau pour permettre aux marins de manĆuvrer les voiles du beauprĂ© a un plancher Ă claire-voies au-dessus de la mer et faisait donc office de toilettes pour lâĂ©quipage.


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