Quelques tentatives de poésie française, en vers, en prose, écrites au fil de la plume (et souvent dans ma jeunesse !).
Printemps

Le printemps sort de terre.
Les jonquilles n’ont pas fleuri,
Mais les agapanthes
Crapahutent
Un espoir d’été dans ma jardinière.
Tout est vert acide, tout frais.
Comme des nouveaux-nés
Graciles,
La rosée les a recouverts,
D’une enveloppe fragile.
Le soir tombe en crépuscule
Dans un silence bruyant
De sons assourdis
Où la quiétude bouscule
Les merles bavardant
Sur le toit verdi.
La terre froide révèle ses secrets
À mes doigts engourdis.
Trois bourgeons enroulés
Émergent fièrement.
Le lilium repousse dans la jardinière
Comme un espoir d’été :
Le printemps, enfin, sort de terre.
Tu es comme le granite
J’ai intégré ce texte sur le granit, écrit au fil de la plume en 2003, dans Oraison pour une île, mon roman poétique qui se déroule sur l’île de Bréhat.
Tu es comme le granite.
A la fois unique et multiple par ses teintes toutes différentes : ocre, gris, rose… Rugueux à l’état brut, quand il affleure la terre juste au moment où la mer et le vent s’apparient pour transformer la roche en sculpture complexe. Lisse quand on le polit, il ne révèle sa couleur qu’à qui y consacre du temps, de l’attention, de l’affection… et la main glisse alors sur une surface brillante, douce, froide. Austère, massif, rigide, comme un défi aux éléments, il dégage une puissance intemporelle, séculaire, millénaire…
Pourtant, le coeur est tourmenté, torturé, résultant de l’enchevêtrement de milliers, de millions de morceaux multicolores, blancs, gris, noirs, toute la gamme des roses et tout l’éventail des ocres. Il est d’aspect rude et froid mais le matériau est extrêmement malléable et sensible sous la main du sculpteur habile. Il faut du doigté pour sublimer sa beauté, en respectant le sens du fil, sans effriter le bloc et sans briser l’harmonie des teintes. Alors il devient tendre, d’une chaleur qui n’ose dire son nom, et s’offre à l’oeil qui le contemple sans vergogne, sans trembler.
Sa séduction est à l’emporte-pièce, sans demi-mesure : ça passe ou ça casse, on aime ou on n’aime pas.
À l’ombre de l’archange

A l’ombre de l’archange l’attend
L’écheveau de dix doigts
Que démêleront bien des fois
Ses longues effiloches de soie.
A l’ombre de l’archange l’attend
Une vague de murmures
Enroulée dans cette voix pure
Et posée là en guise de couverture.
A l’ombre de l’archange l’attend
Un regard complice de cette tendresse
Et de cette larme de délicatesse
Qui la déshabillent d’une seule caresse.
A l’ombre de l’archange, il l’attend
Sur un lit de varech et de goémon
Aménagé avec son cœur patient
Où il chassera tous ses démons.
Aubes bréhatines

Froid des mains serrées
Devant le feu trop faible
D’une cheminée trop grande
Dans une maison trop vide.
Doigts engourdis
Serrés sur les poitrines engoncées
Dans les lainages noirs
Truffés de poches à secrets.
Lèvres marmonnant
Des prières païennes
De Bibles inventées
Pour les naufragés absents.
Cœur en attente
D’une femme de marin
Éternellement présente
A celui qui reviendra demain.
Simplement tromper l’absence
Et transformer les matinées anodines
En aubes bréhatines
Aux demains immenses.
Il y a un monde en dehors de toi

Il y a un monde en dehors de toi.
Un monde qui sent, qui bruisse et qui bouge. Un monde qui fourmille, qui renifle, qui crie. Un monde qui se meut, qui se meurt, qui s’assagit, ressurgit, inlassablement, indéfiniment, inéluctablement.
L’espace qui est en dehors de toi t’interroge violemment, toi, boule de chair perturbant le système. « Que fais-tu là, toi ? ».
Tu ne comprends pas. Tu étais en dedans ; tu te retrouves en dehors. Tu vois, tu « te » vois, misérable vermisseau issu du ventre de la Terre nourricière.
Tu n’avais pas conscience du dehors. Tu croyais que ton dedans était tout l’univers. Tu n’avais d’yeux que pour lui. Et ton pauvre nombril maintenant inutile te rappelle que tu n’es pas premier, mais résultant. Tu n’es pas dernier, tu es futur géniteur. Tu n’es pas le seul, tu es multiple. Tu n’es pas tout, mais partie. Dans l’espace du dedans, il n’y avait que toi. Dans l’espace du dehors, il y a des millions de toi.
Tu regardes, hébété, hagard, cette vie que tu n’as pas voulue et qui t’attend maintenant. Tu te retournes ; le dedans qui t’a nourri a disparu. Tu es au dehors, tu es seul. Tu dois trouver la place du dedans dans l’espace du dehors. Tu es né, tu dois mourir, mais pas maintenant. Tu n’as pas le choix : tu vis.
Incrédule, tu hésites à te mouvoir dans le dehors hostile. Tu oses un pas, puis deux, surpris de ne pas sombrer dans un gouffre anonyme. Le ciel est bleu, le soleil est chaud, l’herbe est tendre et l’eau te mouille. Etonné, tu fais ces découvertes avec tes doigts, ta peau, tes yeux, ta langue, surpris que la surface de ton dedans soit si sensible à l’espace du dehors. Tu avances encore, trembles, sues, chutes, te relèves et apprends la douleur. Tu t’arrêtes, t’endors, ris, rêves et apprends la douceur. Le dehors t’accepte, t’entretient, te fais sien, te stimule. Tu t’enhardis, ne recules pas, expérimentes ; touches, goûtes, écoutes : tu grandis.
Peu à peu, le dehors interpelle ton dedans. Tu t’interroges alors, tu te retournes pour la première fois sur toi. Tu t’insatisfaits, révolutionnes tout, recommences. Tu réussis, rates, apprends de tes échecs, combats, vaincs : tu te construis.
Plus tu parcours l’espace du dehors et plus ton dedans s’étoffe, se modifie, s’enrichit. Tu rencontres d’autres dedans ; tu aimes, détestes, détruis, reconstruis. Tu échanges, comprends, défends, tu lis, tu te lies : tu t’épanouis.
L’espace du dehors n’a presque plus de secrets pour toi, mais ton dedans reste encore une énigme. Alors tu t’arrêtes, tu te détaches, tu t’introspectes, t’analyses, te flagelles. Tu rends grâce de la beauté, tu pardonnes des horreurs, tu ouvres ta sensibilité, tu cherches l’Infini : tu pries.
Vacillant dans ton enveloppe physique, confiant, tu abordes la dernière limite. Tu n’as pas peur, tu vas mourir. L’espace du dehors se referme sur le dedans ; le dedans n’a plus d’espace. Tu es mort : tu t’es accompli.
Et le monde en dehors de toi accueille un nouveau toi. L’espace du dehors, infini, éternel, n’a pas de mort, n’a pas de ciel. Tout recommence. C’est la Vie.
L’espace du dehors

Tes dehors
Fugaces
Me dévorent
Et m’embrassent
Toujours, chaque jour, encore.
Tu terrasses ou endors
Tes trésors ou tes grâces
Ces sens que tu abhorres
Ces émotions qui t’encrassent
Pour arriver sans remords, déjà mort
Là où tu trépasses.
Mais quoi ! Renie tes traces de mort
Change d’espace, change de dehors.
Les morts n’ont pas d’espace ;
Les dehors n’ont pas de traces ;
L’espace du dehors n’est pas qu’une trace des morts.
Ouvre les yeux et fait face
À ces dehors
Qui t’harassent.
Ne te renferme pas trop fort
Sur ton sublime toi. Fais place
À l’amour qui mord,
À la vie qui passe,
À l’amie qui contre toi s’endort
Et qui pour toi s’efface.
Dehors
Le monde te déplaît ; son espace
T’accorde
Avec ta mort.
Moi, je suis tes traces,
Je comprends ton espace,
Sans comprendre tes dehors.
Là où tu ne vois que glace,
Moi je vois de l’or,
Et lorsque mon cœur t’enlace
Tu ne vois qu’un corps.
Sous tes dehors vivaces,
Peut-être es-tu déjà mort ?
Laisse-moi explorer tes traces
J’en ferai un trésor
Qui remplira tout ton espace
Et animera tous tes dehors.
Pour L., 20 janvier 2003
Soliloque pour un absent
Ce long poème en prose a également été intégré dans Oraison pour une île.

… Et tu es là. Comme une ombre.
J’ai beau masquer les fenêtres, cacher le soleil, la lumière du jour, tu restes. Me rendre aveugle, ne plus voir ton fantôme. Avoir le courage de t’oublier, te ranger dans la pochette à souvenirs. Te vouer au passé, regarder l’avenir. Mais tu es trop présent. Ce n’est même pas ta faute. A peine la mienne. C’est « ainsi ».
Parfois, le désir de ne plus penser, de m’oublier, de n’être qu’une petite chose sans sentiments, sans passions, sans âme. Juste une poupée qu’on pourrait utiliser à sa guise sans qu’elle ne s’émeuve de quoi que ce soit.
Tu ne veux plus. Je voudrais bien ne plus vouloir. Je ne sais même pas pourquoi je t’écris cela.
Tu n’as que faire de mes sentiments.
Je n’ai que faire des miens.
Tu ne m’aimes pas. A peine si tu me méprises. Je t’indiffère.
C’est peut-être le plus banal, mais le pire à admettre.
J’ai menti. Revêtu mon coeur de l’innocent costume de l’amitié.
Mon amour te fait peur.
Me fait peur. Il ne m’avancera à rien. Toi non plus. Mais il existe.
Tu n’y peux rien.
Je n’y peux rien.
Le détruire est impossible. L’ignorer est trop douloureux. Alors le vivre, le garder, comme un jardin secret. A peine une ecchymose. Juste une cicatrice.
Cri d’une chair insatisfaite, dis-tu ? Même pas. J’aime ton ombre. Ce que tu représentes. Même pas besoin de concrétiser. Ni de retour. Encore moins de partage.
Juste le reconnaitre, l’accepter. Ce serait à sens unique. J’en souffrirai peut-être.
La souffrance est supportable quand elle aide à vivre.
C’est stupide, je sais. Mais j’en ai assez de mentir.
J’ai tout déguisé pour te rassurer.
Me rassurer aussi.
Mais pas envie de te perdre.
De me perdre.
Nous aurions pu continuer comme c’était.
Mais tes silences étaient trop longs. Tes absences trop sourdes. Tu manquais.
Je te rendais présent en connaissant tes lettres par coeur.
Chaque phrase. Chaque mot.
Même les plus anodins.
Même les plus ignobles.
Le moindre mot que tu m’as donné m’emplit. Et me vide à la fois.
J’ai honte de ce que je t’écris. Je n’ai rien à t’offrir. Et je demande beaucoup trop.
Tu m’en mépriseras sans doute un peu plus. Peut-être voudras-tu te débarasser de moi. Rompre les amarres. Les chaînes, dis-tu.
Tu me renverras à mon insignifiance. Je ne vaux peut-être que ça, après tout. J’ai eu la faiblesse, la folie de penser que je valais mieux.

Je voudrais mettre le point final à cette lettre grotesque et indécente… et l’ouverture de « Peer Gynt » s’envole sur ma platine. C’est grand. Je me sens petite. Insignifiante. Soudain, l’effrayante conscience de n’être rien – ou pas grand chose.
Dérisoire. Ce mot qui me poursuit. Et cette interrogation. Lancinante. Comme une mélopée.
« Ecrire, à quoi bon ? »
Tout a été dit, des millions de fois. Des millions de fois mieux.
Je jette la plume, la porte claque. Canon de Pachelbel. L’inachevée de Schubert. Je m’abandonne aux violons. Tant de beauté, tant d’émotion. Ce n’est pourtant que de la musique. Beethoven. C’en est trop, j’en pleure. Et une curieuse envie de néant. De vide. D’abysse. Alors que je viens de finir une chose, une lettre qui ne sera peut-être jamais lue.
Les morceaux s’enchaînent avec une surprenante acuité : Mahler, Mozart et même Chostakovitch… tous (re)découverts grâce à toi. Sous ton aile.
Et ton ombre plane. Encore une fois. Je finis par croire aux Signes.
Si j’étais un livre

Être un livre, pour qu’on me tienne à bout de bras,
qu’on m’effleure en tournant mes pages,
qu’on me dévore des yeux en essayant de me déchiffrer, m’interpréter, me traduire.
Être le livre auprès duquel on se réfugie quand on va mal,
celui qu’on aime reprendre quand on va bien.
Être un livre pour, chaque jour, être sous des yeux,
reposer sur des mains,
rester dans un esprit,
nicher dans un coeur…
Tableau verbal d’un nu

Juste un souffle, au départ ; même pas un effleurement. Juste l’esquisse du geste, l’esquisse de l’apposition de la main sur la peau nue. Même pas une caresse. A peine un frôlement.
Surtout, ne pas toucher !
Les doigts suivent la courbure d’une épaule, la rondeur incurvée d’une nuque, à un centimètre de l’épiderme, comme si un champ magnétique tenait à distance la main étrangère. Il y a juste la tièdeur des deux peaux qui s’appellent l’une l’autre, jusqu’à ce que la chaleur devienne frisson.
Les mains entourent le corps, comme un géomètre pose des jalons, des repères pour tracer sa carte, en envisageant les formes, les volumes.
Et il y a l’oeil. L’oeil qui suit les mouvements de la main, obsédé par l’espace entre les doigts et la peau – surtout, ne pas toucher ! – et qui regarde ce vide presque mousseux enrober les frontières dans ses volutes immatériels.
L’oeil, lui, s’autorise à toucher. Il se pose partout, juste avant le passage aérien de la main, comme pour préparer le terrain ; la main frôle, l’oeil caresse. Il détaille, scrute, s’attarde ; il perçoit le grain de la peau duveteuse, détecte les endroits tendres et fragiles où elle devient infime, arachnéenne, là où l’on pressent la chair qui s’agite et s’affole. Le fluide est là, sous cette mince pellicule tendue comme la membrane d’un tambour, battant interminablement à ce rythme dont le secret nous échappe depuis l’origine.
Les détails demandent du temps, de l’attention, de l’investigation minutieuse d’archéologue. Le regard s’ancre, s’attache, creuse, avec soin, soucieux de ne rien violenter dans cette admirable architecture. Et plus il détaille, et plus il s’enfonce dans ce corps qui s’offre à lui sans condition, et plus il pénètre en lui pour en soutirer la quintessence.
Pour « écrire un homme », dans toute la splendeur et la magnificence de son être, vivant, charnel, le regard esthétique, objectif et froid, ne suffit pas, car il se contente de statufier le corps-objet, sans rendre hommage à la vie qu’il porte en lui, à sa masculinité, à l’âme enfin, qu’il cache, enveloppe et révèle…
De(ux) main(s)

Sur nos chemins vers l’intime
Nous allons de l’avant
Pour atteindre nos cimes
Sans abandonner nos avants.
Des tâches de soleil
Comme autant de bagages
D’une route toute droite
Sous tes ombrages.
Avoir des rêves assez grands
Pour ne pas les perdre de vue
En les poursuivant
Et sans oublier nos vécus.
Aller jusqu’au bout du chemin
Pour découvrir nos mêmes
Pour écrire demain
Pour écrire à deux mains je t’aime.
Tentant
Voler au temps
Tant de temps
Tant et tant…
Voler autant de temps.
Avoir tant de temps
Sans prendre le temps,
Et voler pourtant
Pour prendre le temps.
Voler le temps
Et n’avoir pas autant
De temps
– le temps d’autant.
Voler pourtant
Pour tenter le temps
Et voler le temps au temps
Avant la fin des temps.
Oraison pour un ange
Il n’y a rien.
Que la mer qui monte au-delà des mots.
Des mots qui demeurent dans le vent d’un coeur.
Des mots qui meurent quand le coeur n’y est pas.
Il n’y a rien.
Que des pleurs. Que des fleurs. La pluie
au-dela du soleil.
Le soleil qui pleure ;
la pluie qui meure ;
la mort des mots ;
la solitude inlassable des vagues assaillant les roches comme
la vie attaque le refuge de ses mains protectrices.
Qu’il ouvre les bras et il a le monde au bord du coeur.
La lumière étrange d’un hiver improbable réchauffe le granit du texte.
Elle parle d’ange. De mots. De mort.
L’ange n’est pas forcément celui qui a des ailes.
Est-ce que les anges écrivent ?
Est-ce que les anges meurent ?
Est-ce qu’il y a des anges après la mort ?
Et Dieu, dans tout ça ?
Juste un mot. Une image. Une ombre.
Une présence.
Finalement, peut-être qu’elle croit.
Il n’y a rien.
Il y a tout. Tout est là.
(Poème écrit pour le roman « Oraison pour une île »).


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