Ma romance historique Le Corsaire et la Demoiselle est sortie début avril 2026 aux éditions Harlequin (collection Victoria). Dans cette histoire, je vous emmène à Saint-Malo, en Bretagne, en 1764. Quand j’écris un roman (a fortiori historique), les lieux ne sont pas que des décors. Ils sont des personnages à part entière, avec leur logique propre et leurs contraintes. Pour ce roman, c’était une toile de fond géographique, sociale et économique que je devais comprendre avant de pouvoir y faire vivre Margaux et Josselin. Je vous invite à explorer Saint-Malo au XVIIIe siècle, à travers des cartes d’époque, des archives et des travaux historiques. Vous reconnaîtrez peut-être certains lieux… et d’autres vous surprendront !
Saint-Malo en 1764 : île et presqu’île
En 1764, Saint-Malo n’est pas la ville que vous connaissez peut-être aujourd’hui. C’est un ensemble de territoires distincts, séparés par la mer à marée haute, reliés de façon précaire à marée basse. La cité corsaire, fermée par ses remparts, est repliée sur son rocher (l’intra-muros d’aujourd’hui). Paramé s’étend à l’est, entre la mer et les terres, tandis que Saint-Servan occupe l’autre rive de la Rance, visible depuis les remparts, mais séparée par un bras de mer. Entre eux, des grèves, des chenaux, des hauts-fonds qui disparaissent et réapparaissent au rythme des marées.
Des cartes d’époque qui révèlent une configuration inédite
J’ai travaillé à partir de plusieurs documents cartographiques dont deux sont particulièrement précieux pour la période du roman et comprendre Saint-Malo au XVIIIe siècle. Le premier est un plan de la ville et du château de Saint-Malo daté du 18 octobre 1713 (la configuration de la ville close n’a pas fondamentalement changé cinquante ans plus tard, à l’époque du roman).

On y voit les remparts, les tours, les portes, le tracé des rues intérieures. Ce plan détaille avec une précision remarquable les éléments défensifs et les espaces publics.

Le second est une carte détaillée dédiée aux États de Bretagne, datée précisément de 1760. C’est le document cartographique le plus contemporain du roman. Il montre la configuration du littoral de Saint-Malo (à droite sur l’embouchure de la Rance) jusqu’au Fort La Latte à l’ouest. On voit bien que le territoire est très fragmenté dans une dépendance permanente aux marées.
Le Sillon, un passage fragile et intermittent

La chaussée du Sillon est la seule manière d’accéder à Saint-Malo au XVIIIe siècle, mais on ne peut l’emprunter qu’à marée basse. À marée haute, la chaussée, construite en 1509, est partiellement (voire totalement aux grandes marées) submergée et Saint-Malo devient une île. D’ailleurs, à cette époque, on l’appelle Saint-Malo-de-l’Isle.
Pour entrer dans la ville ou en sortir, il faut attendre le reflux ou utiliser un bateau. Pour les habitants des environs, c’est une contrainte physique réelle qui structure les déplacements et les possibilités. La mer impose son rythme à tout le monde !
Les dunes du Sillon, couvertes de moulins à vent dans la partie qui rejoint Rochebonne, sont progressivement consolidées dans la deuxième moitié du XVIIIe siècle, mais la digue de Rochebonne ne sera construite qu’en 1853.

Saint-Malo intra-muros : la ville close et ses remparts
La ville close de 1764 est celle que le plan de 1713 documente avec une précision qui m’a été précieuse. Les remparts sont en place, les tours sont nommées, les portes identifiées. J’ai pu m’appuyer sur des sources visuelles directes pour restituer un espace avec exactitude, sans avoir à reconstituer ou extrapoler. Et comme je connais aussi un peu Saint-Malo et que ce n’est pas si loin de chez moi, je m’y suis aussi rendue pour visualiser les distances, les ambiances et les détails.
Lire la ville comme une forteresse
Le plan de 1713 identifie avec précision les éléments défensifs de la ville close :
- la tour Quic-en-Groigne ;
- la tour des Moulins ;
- la tour des Dames ;
- la tour Solidor ;
- la porte Saint-Vincent ;
- la porte Saint-Thomas.
En 1764, cette architecture défensive est en place depuis des décennies, pensée par Vauban à la fin du XVIIe siècle et parachevée au début du XVIIIe. Elle impose aux habitants une façon particulière de penser l’espace. La ville est d’abord une forteresse maritime et ses habitants le savent.
On entre dans Saint-Malo au XVIIIe siècle par des portes (la principale est « la Grande Porte », abritant une statue de Notre-Dame que les habitants saluent en franchissant la porte). Le soir, la forteresse est fermée et on lâche les dogues du guet pour protéger des brigands les bateaux échoués dans la vase à marée basse. Gare à celles et ceux qui s’aventurent sur les grèves après le couvre-feu !

La vie dans les murs
André Lespagnol, un historien qui a mené d’importantes études sur l’élite négociante malouine, décrit une ville close dominée par une bourgeoisie marchande concentrée et puissante, enrichie par la course maritime et le commerce au long cours. Les hôtels particuliers des grandes familles malouines (ceux qui font l’image d’Épinal de la cité corsaire !) sont serrés les uns contre les autres derrière les remparts, dans un espace contraint.
La ville close n’est pas grande et cette promiscuité sociale créé une surveillance permanente. Tout le se connaît, tout le monde observe, tout le monde sait tout sur tout le monde. Les rumeurs vont vite, les réputations se font et se défont à la vitesse de l’éclair… C’est pour cette raison que Margaux et Josselin doivent être particulièrement prudents lorsqu’ils agissent.
Autour de Saint-Malo au XVIIIe siècle : Paramé et Rochebonne
La ville close concentre une partie de la vie économique et sociale de Saint-Malo en 1764. C’est là que « les affaires se font et les choses se décident ». Mais les territoires qui entourent l’intra-muros ont chacun leur rôle.
Paramé : la campagne à portée de mer
Aujourd’hui, Paramé est un quartier à part entière de Saint-Malo. Au XVIIIe siècle, ce territoire qui s’étend à l’est de la ville close est un espace entre terre et mer. Les cartes d’époque le montrent clairement comme une zone intermédiaire, ponctuée de demeures isolées et de chemins menant vers l’arrière-pays.
Margaux y vit avec sa mère, dans la malouinière de l’Ormerie. Les malouinières sont une architecture caractéristique du pays malouin. Ces demeures de campagne ont été construites par les armateurs et négociants enrichis par le commerce maritime. Elles sont placées de manière très stratégique :
- à une distance raisonnable de l’intra-muros (pour pouvoir s’y rendre rapidement en cas de besoin) ;
- hors les murs pour bénéficier de plus d’espace et des avantages de la campagne ;
- avec si possible une vision panoramique sur la baie pour surveiller les mouvements des bateaux.
Pierre de taille, toits d’ardoise, jardins ordonnés, façades sobres qui ne disent pas tout de la fortune qu’elles abritent, les malouinières sont des demeures de plaisance dans lesquelles on vient pour se reposer du négoce, recevoir et vivre loin de la promiscuité de l’intra-muros. Pour Margaux, la malouinière est à la fois un refuge et une cage dorée.

La plage de Rochebonne, un espace de liberté surveillée
Située au nord de Paramé, la plage de Rochebonne s’étire entre la ville close et la campagne côtière, sur un littoral battu par les vents. Aujourd’hui, c’est un lieu de villégiature très touristique. En 1764, c’est un espace ouvert, exposé, loin de la densité sociale de l’intra-muros. Josselin, comme beaucoup de capitaines, y débarque des marchandises de contrebande pour échapper à la surveillance pointilleuse des douanes.

Pour Margaux, c’est un lieu de respiration. L’une des réalités que j’ai documentées en travaillant sur ce roman, c’est la très grande contrainte qui pèse sur les femmes au XVIIIe siècle. Une jeune fille de bonne famille ne circule pas seule, ne choisit pas ses itinéraires et ne s’absente pas sans justification. Margaux devra inventer différents stratagèmes pour se rendre à Saint-Malo retrouver Josselin ou enquêter dans les bureaux de la Compagnie des Indes.
Rochebonne, grève ouverte à l’écart des regards, est un espace où cette surveillance se relâche légèrement. Elle peut y retrouver ses amis d’enfance Yvon et Baptiste, pêcher, se promener sur la plage… et faire des rencontres inattendues.
Saint-Malo au XVIIIe siècle est radicalement différent de celui que l’on connaît aujourd’hui. Certains lieux ont changé de visage, car la ville a été reconstruite après les bombardements de 1944, mais ils ont gardé leur essence. Le Sillon est toujours là, la tour Solidor aussi, ainsi que les grèves de Paramé et la plage de Rochebonne. En écrivant Le corsaire et la demoiselle, j’ai cherché à rendre ces lieux vivants, en les remplissant de voix, de tensions, de désirs et de peurs qui appartiennent au XVIIIe siècle. Si vous avez envie de les découvrir, le roman est disponible en ligne ou en point de vente.
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