21 janvier 1793. Le couperet aiguisé de la guillotine siffle sur la place de la Révolution (actuelle place de la Concorde). La tête de Louis XVI tombe dans le panier : « Le roi est mort… et on ne criera pas vive le roi ». Ce sont les mots d’Éléonore, dans Le Sang des Lumières, qui assiste à l’exécution. La Révolution française entre dans son passage le plus sombre, le plus sanglant, le plus radical. Surtout, elle ne se vit plus seulement dans les discours ou dans les assemblées. Elle s’immisce dans les foyers, dans la rue et jusque dans les consciences, préfigurant la Terreur. La vie quotidienne pendant la Révolution se teinte de bouleversement, d’espoir et de peur.
Après la chute de la monarchie, un quotidien sous tension
Depuis l’abolition de la monarchie en septembre 1792, la France n’est plus tout à fait la même. Le roi n’est plus que Louis Capet, qui sera jugé en décembre devant la Convention (c’est-à-dire l’assemblée des députés… drôle de séparation des pouvoirs, non ?). Le procès domine les conversations quotidiennes comme les débats publics. Il ne s’agit plus de savoir si Louis XVI est coupable ou non, mais d’enterrer définitivement tout idée de royauté. La politique n’est plus une affaire lointaine : elle divise les familles, fragilise les amitiés et s’invite dans les marchés, les cafés et jusque dans les foyers.
« J’abhorre la peine de mort, mais le 10 août nous a fait entrer dans un temps extraordinaire. Il faut graver dans les cœurs le mépris de la royauté et frapper de stupeur tous les partisans du roi… Ce n’est pas l’homme que je condamne, c’est le roi. J’ai dit aux députés : Louis doit mourir, parce qu’il faut que la patrie vive. »
Discours de Robespierre, inséré dans La Lettre à ses commettants. Le Sang des Lumières, chapitre 21.
La peur n’est pour autant pas toujours spectaculaire. Elle est diffuse, sourde : chacun surveille ses paroles, on évite certains sujets, on se demande qui écoute, qui juge, qui pourrait dénoncer. La suspicion atteint son paroxysme en septembre 1793 avec l’adoption de la loi sur les suspects, lesquels sont :
- les partisans de la tyrannie et du fédéralisme ;
- les ennemis de la liberté ;
- les personnes ne possédant pas un certificat de civisme ;
- les fonctionnaires suspendus ;
- les émigrés et leurs parents ;
- les nobles.
En touchant les doupions, les soies et les taffetas, Éléonore ne put s’empêcher de penser aux toilettes chamarrées vendues après la mise sous scellés de son hôtel de Sully, rue Saint-Antoine. Cela faisait bien longtemps qu’elle n’avait pas été du côté de sa maison, refusant d’y retourner de crainte d’être assaillie par la mélancolie.
— Que penses-tu de cette couleur, Éléonore ? demanda Élisabeth en lui tendant un coupon de tissu bleu ciel de facture plus simple.
— C’est très joli, répondit la jeune femme en reposant la soie qu’elle avait dans la main, se rendant compte qu’elle ne pouvait plus s’offrir ces tissus luxueux. Tu peux même faire plusieurs pièces avec ce morceau… Holà, citoyenne Leduc, peux-tu nous couper dix aunes de cette toile de batiste ?
Une grosse femme sortit de l’arrière-boutique, le cou ceint de rubans et armée d’une paire de ciseaux gigantesque.
— Dix aunes, c’est parti !
Les deux femmes observèrent silencieusement la citoyenne Leduc mesurer le coupon de tissu à l’aide d’un des rubans. Lorsqu’elle arriva à la fin, Éléonore se pencha vers sa compagne.
— Sais-tu que notre système de mesures est sur le point d’être réformé lui aussi ? Les aunes, les pouces, les toises, tout cela va disparaître lorsque l’Académie des sciences aura déterminé un étalon qui servira à toutes les mesures.
— Peuh, je me demande bien pour quelle raison ! ronchonna la modiste sans cesser de couper. On voit bien qu’ils ne passent pas leurs journées à travailler avec leurs mains, ceux-là… Quelle idée de vouloir changer quelque chose qui fonctionne bien !
— Quand on voyage ou quand on commerce, c’est pratique de savoir que l’aune mesure la même longueur à Paris qu’à Bordeaux ou à Toulouse, remarqua Éléonore avec douceur.
— Oui, oui, certes, approuva la citoyenne Leduc en pliant le tissu. Mais bon, c’est comme le calendrier républicain qu’ils nous ont pondu, les Conventionnels. Personne ne s’y retrouve ! Il y a peut-être d’autres choses à faire plus importantes que de s’amuser à réformer cela, non ?
Depuis quelques mois, tous les symboles et références à la royauté étaient effacés et remplacés un à un par leurs équivalents républicains, jusqu’aux noms de rues et de villages que l’on rebaptisait à force d’imagination, donnant parfois des dénominations proches du grotesque.
— Je crois que je préfère que le gouvernement s’occupe de ce genre de broutilles plutôt que de guillotiner des innocents à tour de bras, murmura Éléonore en se rembrunissant.
La modiste lui fit les gros yeux puis regarda autour d’elle avec effroi.
— Tais-toi donc, malheureuse ! gronda-t-elle. On est bon citoyen ici, on ne critique pas le gouvernement !
Éléonore fit une grimace et s’excusa en prenant le coupon de tissu que la commerçante lui tendait. Depuis quelques semaines, la loi des suspects avait fait basculer la France dans la terreur. Le triste ballet des charrettes remplies de condamnés semblait ne jamais s’arrêter. Chaque jour, des dizaines de personnes étaient conduites à l’échafaud, après avoir comparu devant le Tribunal révolutionnaire pour un procès plus ou moins sommaire. Les gens étaient dénoncés pour un oui ou pour un non, déclarés coupables au nom de preuves plus ou moins discutables, parfois fabriquées de toutes pièces. Chacun se terrait chez soi, n’osant plus sortir, de peur d’être dénoncé par des voisins malveillants.
Le Sang des Lumières, chapitre 26.
L’hiver révolutionnaire : froid, pénuries et fatigue
L’hiver est déjà une période extrêmement dure pour la population : le bois manque, le pain se fait rare, les prix augmentent. À cette époque, on consommait beaucoup plus de pain qu’aujourd’hui, entre un et deux kilos par jour et par personne ! En mai 1793, le pain de quatre livres (deux kilos) se vendait plus de douze sous, sachant que le salaire d’un ouvrier était de vingt sous par jour. Se nourrir et se chauffer deviennent une préoccupation de premier plan.

Mais la vie quotidienne pendant la Révolution est encore aggravée par l’hiver. Le froid s’installe dans les maisons mal isolées, mais aussi dans les relations humaines. Chacun se méfie de tout le monde et cette défiance marque profondément les esprits. Les Français se replient sur eux-mêmes et la fatigue morale prend le pas sur la joie de vivre.
Les femmes occupent une place centrale dans cette organisation quotidienne. Elles gèrent la survie matérielle, veillent sur les enfants, maintiennent le foyer debout malgré les pénuries et l’inquiétude. Avec la guerre, déclarée en 1792, les hommes sont envoyés au front et il revient aux femmes, aux enfants et aux vieillards de « faire tourner la France ». Dans Le Sang des Lumières, Éléonore affronte cette période avec lucidité malgré une situation fragile. Dépossédée de tout, traquée, elle doit composer avec la peur, les choix imposés et les renoncements. Elle incarne ces femmes prises dans la tourmente qui doivent continuer à avancer, parce qu’elles n’ont pas d’autre choix.
En réalité, Robespierre était charmé par la manière dont Éléonore s’était fondue dans sa nouvelle vie de bourgeoise, comme si elle l’avait toujours été, de la même manière qu’elle s’était faite passer pour le chevalier de Keroman pendant toutes ces années. Elle portait les toilettes rugueuses des bourgeoises aussi facilement que ses robes de Cour. Elle avait changé ses manières, foncé ses cheveux qu’elle portait toujours serrés en chignon sous une charlotte immaculée et adopté une posture plus discrète, presque timide, plus conforme à son nouveau personnage. Robespierre savait pourtant qu’au fond Éléonore n’avait pas perdu son esprit frondeur et revanchard.
Le Sang des Lumières, chapitre 23.
La vie quotidienne pendant la Révolution : aimer et espérer quand tout bascule
La Révolution bouleverse les liens et les engagements politiques séparent des êtres chers, comme Éléonore, loyale envers Louis XVI et son frère Mathieu de Chaulanges, républicain par conviction. Certains partent, d’autres se taisent. Les familles se déchirent parfois de manière irréconciliable. L’amour devient plus fragile, mais aussi plus précieux.
— Excusez-moi par avance si tout n’est pas parfait, expliqua Matthieu en conduisant les deux femmes à travers les antichambres. De nombreux domestiques sont partis, soit réquisitionnés sur le front soit de leur propre chef.
— Ne t’en fais pas, j’imagine que ce n’est pas simple… Pour ma part, je n’ai pas ce souci, mes biens sont toujours sous scellés. Mais je suis très bien logée chez les Duplay, ce sont presque des parents pour moi.
— Je suis curieux de connaître par le menu tout ce qui t’est encore arrivé.
— Pourquoi ce « encore » ?
— Parce que… tu as toujours le don de te mettre dans des situations impensables.
Élisabeth se mit à rire spontanément et Éléonore l’imita, mais le visage fermé de Matthieu l’arrêta soudain. Elle y lisait des reproches autant que des questions sans réponses. Jusqu’à présent, Matthieu et elle s’étaient toujours compris à demi-mot, mais la Révolution les avaient quelque peu éloignés – géographiquement, mais aussi intellectuellement.
Après avoir installé Élisabeth dans une chambre, Matthieu mena Éléonore dans la pièce voisine, où flambait déjà un feu de cheminée. La comtesse se débarrassa de sa pelisse et, comme son frère s’apprêtait à quitter les lieux, elle posa sa main sur son bras.
— Matthieu, je vois bien que tu m’en veux… Vas-tu me pardonner un jour ?
— Je ne sais pas trop, répondit-il après un silence. Je ne peux pas te reprocher de t’être mise dans cette situation, tu as toujours été comme ça, intrépide et audacieuse. Peut-être que je t’en veux de ne pas nous avoir donné des nouvelles plus vite… Comme si tu avais voulu nous abandonner, moi, Louise, mais surtout tes enfants. Comme si tu avais voulu oublier qui tu étais, que tu étais la descendante des Chaulanges.
Éléonore baissa la tête, la releva.
— Je mentirais si je niais que l’idée m’en a effleurée, au tout début, avoua-t-elle. Se couler dans la peau de la fille Duplay, vivre une existence paisible de bourgeoise et rester dans l’ombre de Robespierre… c’était tellement simple ! Sauf que je ne suis pas faite pour rester dans l’ombre de qui que ce soit. Tu as raison, je n’aurais pas dû te laisser sans nouvelles si longtemps, j’espère que tu m’en excuseras.
Matthieu esquissa un sourire ; que sa sœur reconnût ses torts relevait déjà de l’exploit. Il était sincère en disant qu’il ne savait pas vraiment s’il lui en voulait. Souvent, il avait pensé qu’elle aurait dû venir à Keroman avec ses enfants après l’adoption de la Constitution de 1791. Elle aurait été ainsi un peu plus à l’abri des horreurs de la Révolution.
Sauf qu’une Éléonore de Chaulanges n’était pas faite pour rester tranquillement dans sa province à attendre que les choses se passent… Matthieu sourit à nouveau à cette pensée. Non, décidément, elle n’avait pas changé et il ne pouvait pas vraiment lui en vouloir.
Le Sang des Lumières, chapitre 27.
On s’accroche aux gestes simples, aux regards, aux promesses murmurées. On aime, mais dans l’incertitude. Malgré tout, l’espoir demeure et change de forme. Il n’est plus naïf, mais intime et viscéral : on espère tenir, protéger les siens et que les sacrifices aient un sens. Cet espoir tenace traverse tout mon roman historique Le Sang des Lumières, à travers la résistance d’Éléonore face à l’Histoire, à la terreur et à l’adversité.
Les périodes de crise révèlent ce que nous sommes vraiment et mettent à nu les solidarités. L’hiver révolutionnaire nous rappelle que l’Histoire se vit toujours au présent, dans les choix ordinaires. La fiction permet de ressentir ce que les dates et les grands personnages historiques ne disent pas. Elle redonne chair aux anonymes, à celles et ceux qui n’ont pas laissé de trace officielle. Le roman historique, loin de simplifier l’Histoire, l’humanise (et c’est pour ça que j’aime en écrire !). Si cette période vous touche, je vous invite à lire (ou relire) le cycle historique des Lumières : Le Vent des Lumières, Le Sang des Lumières et Les Lumières d’Amérique.
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